Dossier Pardon
Se pardonner :
la guerre
que l'on se fait
— Olivier Clerc, Le Pardon à Soi
Nous pardonnons parfois à ceux qui nous ont fait le plus de mal. Mais nous refusons obstinément de nous pardonner à nous-mêmes nos maladresses, nos erreurs, nos manquements. Avec son nouveau livre, Olivier Clerc signe une cartographie précise et bouleversante de cette guerre intérieure — et nous en offre les clés de paix.
Il porte mille noms. La petite voix. La conscience. Le surmoi. Mais quelle que soit l'étiquette qu'on lui colle, son fonctionnement est toujours identique : il accuse, il condamne, il punit — sans trêve, sans merci, sans appel possible. Olivier Clerc, fondateur des Cercles de Pardon© et auteur d'une œuvre consacrée à la guérison des blessures du cœur, l'appelle simplement le « juge intérieur ». Et son diagnostic est sans appel : ce juge n'en est pas un. C'est un procureur.
Dans un vrai tribunal, il y a un procureur, un avocat, et un juge chargé de les écouter tous deux avant de trancher. En nous, le procureur a pris toute la place. Il accuse, il présente les faits sous le jour le plus sombre, il requiert la peine maximale. Mais l'avocat — la voix de l'empathie, de la compréhension, de la clémence — est systématiquement réduit au silence. Quant au vrai juge, celui qui synthétiserait les deux et rendrait un verdict équitable, il n'a jamais vraiment émergé. Résultat : nous sommes condamnés sans que notre défense ait jamais pu s'exprimer.
Cette figure tyrannique, précise Clerc, n'est pas née en nous. Elle s'est construite. L'enfant ne se juge pas. C'est en absorbant les jugements de son entourage — parents, enseignants, institutions religieuses — qu'il a progressivement fabriqué ce juge intérieur sur mesure. La bonne nouvelle, comme le souligne l'auteur, est que « si nous avons appris à nous juger, nous pouvons aussi désapprendre à le faire ».
« Notre "juge intérieur" ressemble en réalité à s'y méprendre au seul procureur. La voix qui accable, accuse et, trop souvent, condamne — sans jamais laisser place à la défense. »
Pour déjouer l'emprise de cet usurpateur, Clerc propose une technique aussi simple qu'efficace : lui donner une apparence concrète, légèrement ridicule. Lui-même a choisi les deux vieux grognons du Muppet Show, vissés dans leur loge, déversant leurs commentaires acerbes sur tout ce qui se passe en bas. Cette incarnation humoristique suffit à relativiser l'autorité du faux juge et à se souvenir qu'il n'est qu'une voix parmi d'autres — certainement pas la plus fiable.
Derrière le procureur intérieur se cache une autre construction tout aussi dévastatrice : l'image idéale de soi. Nous portons tous, plus ou moins consciemment, une version fantasmée de nous-mêmes — plus mince, plus sage, plus aimante, plus disciplinée, plus spirituelle. Un être mythique qui n'a jamais existé et n'existera jamais, mais contre lequel nous mesurons chaque jour nos actions, nos émotions, nos pensées.
Clerc use d'une métaphore arboricole lumineuse : l'être humain est semblable à un arbre. Il a un tronc — le moi ordinaire, quotidien —, des branches tendues vers la lumière — le Soi, le potentiel spirituel —, et des racines enfouies dans la terre obscure — l'ombre, les parts refusées, les aspects niés. Une vie pleine ne peut exister sans ces trois dimensions. Or, notre image idéale nous demande d'être uniquement fleurs et fruits, toute l'année. Mission impossible — et source d'un épuisement moral sans fin.
« Ma blessure la plus profonde ne venait pas tant du regard des autres que de celui que j'avais tourné contre moi. Découvrir mon homosexualité dans les années 1970, c'était affronter les jugements du monde. Mais le plus cruel venait de l'intérieur : une voix intime qui me confiait : "Tu n'es pas à la hauteur. Tu dois cacher une partie de toi." »
Ce n'est qu'en rencontrant les Cercles de Pardon© que Marquis a compris que le pardon qu'il devait se faire n'était pas celui d'être homosexuel — « il n'y avait aucune faute là » — mais de s'être cru, trop longtemps, indigne d'exister tel qu'il était. Ce pardon-là a ouvert en lui « une chambre fermée depuis des années ; et dans ce lieu oublié, j'ai retrouvé ma lumière ».
L'amour conditionnel que nous nous portons — « je m'aimerai quand… », « je m'aimerais si… » — est une impasse absolue. Parce qu'un récipient troué ne se remplit pas, même si on y verse des flots d'amour. Parce que la liste des conditions ne finit jamais de s'allonger. Le pardon à soi, tel que le conçoit Clerc, exige quelque chose de plus difficile encore : le deuil de l'idéal. Accepter que cet être parfait ne viendra jamais, et commencer à aimer celui qu'on est réellement — avec ses racines, son tronc, et ses branches.
Comment se pardonner, concrètement ? L'approche qu'Olivier Clerc transmet depuis quinze ans repose sur une inversion décisive : plutôt que d'octroyer son pardon — posture qui suppose une supériorité morale —, on demande pardon. Cette bascule de posture peut sembler étrange de prime abord. Elle est pourtant profondément libératrice.
En demandant pardon, on abandonne le rôle du juge. On crée une faille dans l'armure de l'ego — cette armure que le procureur intérieur entretient avec soin. Soudain, une porte s'ouvre par laquelle les eaux bienfaisantes du pardon peuvent enfin circuler. « Demander pardon, c'est se mettre dans une tout autre posture que celle qui fait s'estimer soi-même en mesure de pardonner », écrit Clerc. Jésus sur la croix ne dit pas "je vous pardonne" — il dit "Père, pardonne-leur". Il remet ce pouvoir à quelque chose de plus grand que lui. Il y a là une leçon d'humilité radicale.
✦ Le rituel des quatre demandes de pardon
- 1 Aux autres — Laisser défiler les visages de ceux avec qui quelque chose n'est pas fluide. Voir en chacun une facette de soi, et demander pardon intérieurement.
- 2 Aux boucs émissaires — Tous ceux que nous diabolisons et sur qui nous projetons notre ombre collective. Reconnaître notre humanité partagée.
- 3 À Plus-grand-que-soi — Dieu, la Source, l'Univers, la Vie. Lâcher prise sur nos certitudes, nos colères contre le destin, nos représentations trop étroites du divin.
- 4 À soi-même — La plus difficile. Laisser émerger les visages de soi à différents âges et leur dire du fond du cœur : « Je te demande pardon. Je suis là pour toi, maintenant. »
Ce rituel se pratique idéalement le soir, assis ou agenouillé, pendant vingt à trente minutes. La posture d'humilité — jusqu'à la prosternation, symboliquement — n'est pas un détail. Elle incarne physiquement le lâcher-prise. Elle dit au corps ce que la tête peine à accepter : je ne suis pas le juge suprême de ma propre existence. La répétition est la clé, précise Clerc : la haine de soi est tenace, ancrée depuis des décennies. Elle s'allège à chaque pratique, mais elle ressurgit, comme un lit de rivière asséchée qu'un orage vient soudain remplir. Il faut y revenir, encore et encore.
Le pardon à soi n'est pas qu'un exercice moral. C'est une véritable restauration de l'intégrité intérieure. Clerc le met en résonance avec deux approches complémentaires : le recouvrement d'âme du chamanisme, et le Système Familial Intérieur (IFS) du psychologue Richard Schwartz. Dans ces deux traditions, les traumatismes provoquent une fragmentation : des parts de notre être se détachent, s'exilent, emportant avec elles les souvenirs les plus douloureux.
Quand une parole malheureuse ou un souvenir vif ramène soudainement un état émotionnel d'enfance, ce n'est pas une régression : c'est un fragment d'âme qui ressurgit, réclamant d'être accueilli. Le rituel de pardon à soi crée précisément les conditions de cet accueil. Il permet à ces parts exilées de rentrer à la maison — une maison intérieure que Clerc nous invite à visualiser comme un lieu chaleureux, sûr, habité peu à peu par toutes les versions de soi-même qu'on a rejetées.
À trente-trois ans, victime d'une agression dans l'enfance et traversant une profonde détresse, Émilie fixe une date, une méthode, une heure. La veille, elle lâche sa résistance et part seule dans un hôtel au bord de la mer. Quatre jours, quatre lettres jetées à l'océan — aux bourreaux, aux boucs émissaires, à Dieu, puis à elle-même.
« Quatrième matin, même procédure, seulement la tâche était bien plus difficile : se demander pardon. Une énergie puissante est arrivée, j'ai senti un fluide d'amour passer dans tout mon corps. C'était puissant : l'impression de barrages qui ont cédé. J'avais envie de vivre, comme jamais. »
L'auteur cite aussi Thich Nhat Hanh, dont la phrase synthétise toute la démarche en cinq mots : « The way out is in » — la seule façon de s'en sortir est d'aller en dedans. Tant que nous cherchons à l'extérieur — dans les comportements des autres, dans les circonstances de la vie, dans la conduite du monde — les guerres intérieures continuent. Dès que nous acceptons d'en faire la cartographie intime, quelque chose peut changer.
« L'amour que l'on reçoit de l'être aimé peut merveilleusement seconder celui que l'on éprouve pour soi-même — il ne peut aucunement s'y substituer. »
Et la dimension collective n'est jamais absente de l'horizon de Clerc. Il imagine l'ombre de chaque être humain projetée hors de lui, s'accumulant en un monstre collectif gigantesque — la Bête de l'Apocalypse, peut-être. Et si, plutôt que de la combattre en cherchant toujours de nouveaux boucs émissaires, nous faisions le choix inverse ? Réintégrer notre ombre. La digérer. La transmuter en conscience. Le Festin de la Bête : une humanité qui cesse de nourrir ses propres démons en les projetant sur les autres, et choisit plutôt de les apprivoiser en elle-même.
À retenir
- Le juge intérieur n'est pas nous : c'est un procureur construit, qui peut être reconnu, nommé, relativisé.
- Se pardonner exige de faire le deuil de l'image idéale de soi — l'être parfait que nous ne serons jamais.
- Le pardon inversé (demander pardon plutôt qu'accorder) brise l'armure de l'ego et ouvre la grâce.
- Le rituel en quatre étapes se pratique avec régularité : c'est une discipline, un art vénusien, pas un acte unique.
- Le pardon à soi réunifie les fragments d'âme exilés lors des traumatismes et restaure l'intégrité intérieure.
- Moins on se juge, moins on a à se pardonner : la prévention (ne plus se juger) complète le soin (se pardonner).
à Soi
Le Pardon à Soi
Dédié à toutes les femmes victimes de violences, ce livre est l'œuvre de maturité d'un explorateur du pardon engagé depuis quarante ans. Olivier Clerc y déploie avec une rigueur et une tendresse rares une cartographie complète de la haine de soi — ses racines psychologiques, ses dimensions spirituelles et symboliques —, et propose un rituel pratique, répétable, pour retrouver l'unité intérieure. Un livre à lire, à relire, et surtout à pratiquer.



















