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Louis ARAGON — JE DIS LA PAIX
Je dis la paix pâle et soudaine
Comme un bonheur longtemps rêvé
Comme un bonheur qu’on croit à peine
Avoir trouvé
Je dis la paix comme une femme
J’ouvrais la porte et tout à coup
Ses deux bras autour de mon âme
Et de mon cou
Je dis la paix cette fenêtre
Qui battit l’air un beau matin
Et le monde ne semblait être
Qu’odeur du thym
Je dis la paix pour la lumière
À tes pas dans cette saison
Comme une chose coutumière
À la maison
Pour les oiseaux et les branchages
Verts et noirs au-dessus des eaux
Et les alevins qui s’engagent
Dans les roseaux
Je dis la paix pour les étoiles
Pour toutes les heures du jour
Aux tuiles des toits et pour toi
L’Ombre et l’amour
Je dis la paix aux jeux d’enfance
On court on saute on crie on rit
On perd le fil de ce qu’on pense
Dans la prairie
Je dis la paix mais c’est étrange
Ce sentiment de peur que j’ai
Car c’est mon cœur même qui change
Léger léger
Je dis la paix vaille que vaille
Précaire fragile et sans voix
Mais c’est l’abeille qui travaille
Sans qu’on la voie
Rien qu’un souffle parmi les feuilles
Une simple hésitation
Un rayon qui passe le seuil
Des passions
Elle vacille elle est peu sûre
Comme un pied de convalescent
Encore écoutant sa blessure
Son sang récent
La guerre a relâché ses rênes
La guerre a perdu la partie
Il en reste un son sourd qui traîne
Mal amorti
Ce sont les chars vers les casernes
Qui font encore un peu de bruit
Nous danserons dans les luzernes
Jusqu’à la nuit
Tu vas voir demain tu vas voir
Les écoliers dans les préaux
En ce beau temps à ne plus croire
La météo
On va bâtir pour la jeunesse
Des maisons et des jours heureux
Et les amours voudront que naissent
Leurs fils nombreux
On reconstruira par le monde
Les merveilles incendiées
La vie aura la taille ronde
Sans mendier
Enfin veux-tu que j’énumère
Les Versailles que nous ferons
Les airs peuplés par les chimères
De notre front
Et l’immense laboratoire
Où les miracles sont humains
Et la colombe de l’Histoire
Entre nos mains
Je sais je sais Tout est à faire
Dans ce siècle où la mort campait
Et va voir dans la stratosphère
Si c’est la paix
Éteint ici là-bas qui couve
Le feu court on voit bien comment
Quelqu’un toujours donne à la louve
Un logement
Quelqu’un toujours quelque part rêve
Sur la table d’être le poing
Et sous le manteau de la trêve
Il fait le point
Je sais je sais ce qu’on peut dire
Et le danger d’être endormi
L’homme au Zénith et le navire
A l’ennemi
Je sais mais c’est la Paix quand même
Le recul du monstre devant ce que je défend
Ce que j’aime toujours vivant
C’est la Paix dont les peuples savent obscurément
Tous plus ou moins contre le maître
Et pour l’esclave qu’elle est témoin
C’est la paix des peuples
Où sourd l’eau profonde des libertés
C’est aux sciences des tambours
Pour le mai planté
C’est la paix et couleur de la fleur
Où le meurtre porte son nom
A qui le voile de l’aveugle
Dit non
C’est la paix qui force le crime
À s’agenouiller dans l’aveu
Et qui crie avec les victimes
“Cessez le feu!”
Cessez partout le feu sur l’homme et la nature
Sur la serre et le champ les jardins les pâtures
Sur la table et le banc sur l’arbre et la toiture
Sur la mer des poissons et celle des mâtures
Sur le ciel où l’audace et l’oiseau s’aventurent
Sur le passé de pierre où rêve la sculpture
Sur les choses d’ici sur les choses futures
Sur ce cœur dans son cœur qu’une mère défend
Cessez le feu partout sur la femme et l’enfant
….
Louis ARAGON — CHANSON DE LA PAIX ; Les Yeux et la Mémoire, 1954.

Ce cœur qui haïssait la guerre…

Robert DESNOS
Recueil : « Ce cœur qui haïssait la guerre »

Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu’il bat pour le combat et la bataille !
Ce cœur qui ne battait qu’au rythme des marées, à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit,
Voilà qu’il se gonfle et qu’il envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre et de haine.
Et qu’il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent
Et qu’il n’est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne
Comme le son d’une cloche appelant à l’émeute et au combat.
Écoutez, je l’entends qui me revient renvoyé par les échos.
Mais non, c’est le bruit d’autres cœurs, de millions d’autres cœurs battant comme le mien à travers la France.
Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces cœurs,
Leur bruit est celui de la mer à l’assaut des falaises
Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d’ordre :
Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !
Pourtant ce cœur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,
Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères
Et des millions de Français se préparent dans l’ombre à la besogne que l’aube proche leur imposera.
Car ces cœurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme même des saisons et des marées, du jour et de la nuit.