Auteur : Jean-François Deschamps
Éditions : Les 3 Colonnes
Il existe des livres qui promettent la révélation, et d’autres qui exigent du lecteur un déplacement intérieur. L’Apocalypse de Jean de Patmos au risque du symbolisme appartient résolument à la seconde catégorie. Ici, rien n’est livré clé en main, rien n’est réduit à un message simpliste sur la « fin des temps ». Le texte engage une traversée, lente et exigeante, de la symbolique biblique, en prenant au sérieux ce que le mot apocalypse signifie réellement : non pas catastrophe, mais dévoilement.
L’Apocalypse est sans doute l’un des textes les plus maltraités de la tradition judéo-chrétienne. Redouté, instrumentalisé, souvent lu comme un scénario de destruction ou un programme de terreur eschatologique, il a nourri aussi bien les peurs populaires que les délires de prédicateurs autoproclamés. Jean-François Deschamps choisit ici une autre voie. Il ne cherche ni à rassurer ni à effrayer, mais à comprendre. Et comprendre suppose d’accepter que ce texte parle un langage qui n’est ni celui de l’histoire factuelle, ni celui de la morale immédiate, mais celui du symbole.
Lire l’Apocalypse « au risque du symbolisme », c’est accepter que chaque image ouvre plusieurs niveaux de lecture, que chaque chiffre déborde sa fonction comptable, que chaque scène renvoie à une structure de sens plus profonde que sa simple apparence. L’auteur rappelle avec fermeté que l’Apocalypse s’inscrit dans une tradition apocalyptique juive bien antérieure au christianisme, nourrie de visions, de songes, de récits de révélation transmis par des messagers célestes. Elle n’annonce pas la fin du monde, mais la fin d’un monde : celui de l’oppression, de la violence impériale, de la confusion spirituelle.
Ce rappel n’est pas anodin. Il permet de replacer le texte dans son contexte historique et culturel : celui de communautés persécutées, juives et païennes, rassemblées autour d’une foi nouvelle, confrontées à la brutalité du pouvoir romain. Jean de Patmos n’écrit pas depuis un trône, mais depuis l’exil. Sa parole n’est pas celle d’un conquérant, mais celle d’un veilleur. Elle s’adresse à la fois aux victimes et aux bourreaux, aux opprimés et aux puissants, dans un même mouvement de dévoilement et de jugement.
Le choix méthodologique de l’ouvrage est clair : refuser la lecture littérale comme unique horizon. Non qu’elle soit fausse, mais parce qu’elle est insuffisante. L’Apocalypse, rappelle Deschamps, est un texte à double face, « écrit au recto et au verso ». Cette formule, loin d’être anecdotique, devient une clé herméneutique majeure. Elle invite à distinguer l’exotérique de l’ésotérique, le récit visible de l’architecture symbolique qui le soutient. La lettre ne disparaît pas, mais elle s’ouvre.
Ainsi, les figures les plus célèbres de l’Apocalypse – les cavaliers, les sceaux, les anges, les nombres – cessent d’être de simples images spectaculaires pour devenir des opérateurs de sens. Les quatre cavaliers ne sont plus seulement des fléaux envoyés sur l’humanité, mais une lecture symbolique du ministère du Christ, de sa parole, de sa passion, de sa mort et de sa résurrection. Le chiffre sept ne renvoie pas à une comptabilité céleste, mais à l’accomplissement, à la plénitude, à une loi symbolique héritée de la culture hébraïque. Le nombre douze, ses multiples, ses carrés, deviennent autant de signes d’élection, de totalité, d’ordre cosmique.
Cette lecture symbolique ne relève pas d’une fantaisie interprétative. Elle s’appuie sur une connaissance précise des traditions bibliques, de la gématrie, de la culture mésopotamienne et égyptienne, des continuités entre Ancien et Nouveau Testament. L’Apocalypse dialogue avec Ézéchiel, avec Isaïe, avec la Genèse. Elle ne surgit pas ex nihilo ; elle réactive, condense et transfigure des motifs anciens pour répondre à une situation historique donnée.
Mais l’enjeu du livre ne se limite pas à une relecture érudite. Ce qui se joue ici est plus profond. En redonnant au symbole sa place centrale, l’auteur interroge notre rapport contemporain au sens. Nous vivons dans un monde qui a désappris le langage symbolique, ou qui le consomme sous forme d’images vidées de leur profondeur. Or l’Apocalypse rappelle que le symbole n’est pas un ornement, mais un passage. Il relie le visible et l’invisible, le temps et l’éternité, l’histoire et la conscience.
Lire l’Apocalypse de cette manière, c’est accepter d’être déplacé. Ce n’est plus seulement le monde qui est jugé, mais notre manière de le lire. Les scènes de tremblements, de ténèbres, d’effondrements ne renvoient pas seulement à des catastrophes extérieures ; elles évoquent aussi des bouleversements intérieurs, des passages, des morts symboliques nécessaires à toute transformation. La colère divine cesse d’être une vengeance arbitraire pour devenir une mise en lumière : ce qui ne tient pas s’effondre, ce qui est faux est dévoilé.
Dans cette perspective, la figure du Christ occupe une place centrale, non comme un héros triomphant, mais comme une clé symbolique. L’Agneau immolé, paradoxalement victorieux, incarne une logique radicalement autre que celle de la domination. La puissance qu’il manifeste n’est pas celle de la force, mais celle de la parole vraie, de la traversée de la mort, du relèvement. Même les images les plus sombres de l’Apocalypse sont alors relues à la lumière de cette dynamique pascale.
Ce livre s’adresse ainsi à un lecteur prêt à renoncer aux lectures rapides et aux certitudes confortables. Il demande du temps, de l’attention, une certaine disponibilité intérieure. Il ne promet pas de réponses simples, mais offre des clés pour habiter le texte autrement. En cela, il rejoint une tradition spirituelle exigeante, pour laquelle comprendre n’est jamais séparable de se transformer.
À l’heure où l’Apocalypse est souvent convoquée pour nourrir des discours anxiogènes ou complotistes, cette lecture symbolique apparaît comme un geste salutaire. Elle ne nie pas la violence du monde, ni les crises qui traversent l’histoire humaine. Mais elle refuse d’en faire un spectacle ou une fatalité. Elle rappelle que le dévoilement apocalyptique n’est jamais séparé d’un appel : appel à la vigilance, à la fidélité, à une conscience éveillée.
L’Apocalypse de Jean de Patmos au risque du symbolisme n’est donc pas seulement un essai d’exégèse. C’est une invitation à retrouver une intelligence symbolique du réel, capable de tenir ensemble le tragique et l’espérance, l’effondrement et la renaissance. Un livre qui ne se contente pas de parler de révélation, mais qui, discrètement, en opère une.