Le pardon : faut-il toujours pardonner pour se libérer ?
Le pardon : faut-il toujours pardonner pour se libérer ?
Pardonner n’est ni oublier, ni excuser, ni forcément se réconcilier. Entre psychologie, philosophie et traditions spirituelles, le pardon apparaît comme un chemin difficile : parfois libérateur, parfois prématuré, parfois impossible.
On nous répète que le pardon libère. La formule est belle, presque trop belle. Elle peut ouvrir un chemin, mais aussi devenir une injonction supplémentaire adressée à celui ou celle qui souffre : après avoir été blessé, il faudrait encore pardonner vite, bien, avec le sourire et, si possible, avant le dîner. Or le pardon est rarement un geste simple. Il touche à la mémoire, à la justice, à la dignité, à la colère, au besoin de réparation et à notre capacité de ne pas réduire une personne — ni nous-mêmes — au pire acte de son histoire.
1. Que signifie vraiment pardonner ?
Le pardon est souvent confondu avec plusieurs gestes très différents. Excuser, c’est diminuer la responsabilité de l’auteur : il ne savait pas, il n’a pas voulu, les circonstances l’ont dépassé. Oublier, c’est laisser le souvenir s’effacer. Se réconcilier, c’est reconstruire une relation. Renoncer à la justice, c’est abandonner une demande de vérité, de protection ou de réparation.
Pardonner n’exige nécessairement aucun de ces mouvements. On peut reconnaître pleinement qu’une faute a été commise et choisir pourtant de ne plus laisser le ressentiment organiser toute sa vie intérieure. La philosophie contemporaine du pardon insiste précisément sur cette distinction : l’acte reste condamnable, mais notre relation intérieure à l’offense peut se transformer. Pour approfondir la définition philosophique, on peut consulter la synthèse de la Stanford Encyclopedia of Philosophy.
Pardonner n’est pas oublier
La mémoire peut demeurer précise. Ce qui change, c’est la place que l’événement occupe dans le présent.
Pardonner n’est pas excuser
Comprendre les causes d’un acte ne supprime pas la responsabilité de celui qui l’a commis.
Pardonner n’est pas se réconcilier
Une relation peut être interrompue définitivement, même lorsque la haine s’apaise.
Pardonner n’est pas renoncer à la justice
La justice protège, établit les faits et peut rendre possible une véritable réparation.
On peut pardonner et fermer sa porte. On peut ne plus haïr et ne plus jamais revenir.
Le pardon n’est pas une gomme posée sur le passé. Il ressemble davantage à une nouvelle manière de porter ce passé : l’événement demeure écrit, mais il ne tient plus seul le stylo.
2. Pourquoi le pardon est-il si difficile ?
La rancune n’est pas seulement un défaut de caractère. Elle peut remplir une fonction. Elle conserve la trace de l’injustice, protège contre une nouvelle blessure et maintient vivante une protestation : « Ce qui m’est arrivé n’aurait pas dû arriver. »
Lorsque l’auteur nie les faits, ne manifeste aucun regret ou poursuit le comportement blessant, la colère peut devenir le dernier témoin de la réalité. Demander à la victime de l’abandonner trop tôt, c’est parfois lui demander de déposer sa seule preuve intérieure.
La difficulté augmente encore lorsque la réparation est impossible : un parent est mort, une enfance ne peut être recommencée, une parole publique ne peut être retirée, une trahison a modifié définitivement une relation. Le pardon ne répare pas le temps. Il ne reconstruit pas magiquement ce qui a été détruit.
C’est pourquoi le chemin du pardon commence moins par un effort de bonté que par un effort de vérité. Il faut pouvoir nommer la blessure, reconnaître son étendue, distinguer les faits de leur interprétation, et accueillir ce que l’on ressent sans se juger. Ce travail rejoint l’attention portée à la vie intérieure, telle que Spiritualités Magazine l’explore : observer pensées, émotions et sensations avant de vouloir les corriger.
3. Quand le pardon devient une injonction dangereuse
Les phrases qui peuvent faire violence
- « Il faut tourner la page. »
- « Tu ne guériras pas tant que tu n’auras pas pardonné. »
- « Une personne spirituelle ne garde pas de colère. »
- « Fais-le pour toi. »
- « Il a certainement souffert lui aussi. »
Ces phrases peuvent être prononcées avec de bonnes intentions. Elles risquent pourtant de déplacer la charge morale : l’auteur a commis l’offense, mais la victime deviendrait responsable de son propre malheur parce qu’elle ne pardonne pas assez vite.
Dans les situations d’emprise, d’abus, de violences conjugales, familiales, sexuelles ou psychologiques, la priorité n’est pas le pardon. La priorité est la sécurité, la fin de la violence, la reconnaissance des faits, l’accompagnement et, lorsque cela est nécessaire, la justice.
Pardonner ne doit jamais signifier remettre une personne en danger. Il ne doit pas davantage servir à préserver la réputation d’une famille, d’une communauté ou d’une institution. Une spiritualité qui exige le silence des victimes pour sauvegarder l’harmonie n’apaise pas le mal : elle lui fournit une décoration intérieure.
Le pardon peut être proposé comme une possibilité. Il ne peut pas être exigé comme une preuve de sagesse, de foi ou de maturité.
4. Ce que dit la psychologie du pardon
Depuis plusieurs décennies, le pardon est devenu un objet de recherche psychologique. Les travaux de Robert D. Enright et d’Everett L. Worthington ont notamment permis de construire des protocoles d’accompagnement structurés.
Les études disponibles suggèrent que certaines interventions centrées sur le pardon peuvent réduire la colère, le stress, l’anxiété et certains symptômes dépressifs, tout en augmentant l’espoir ou le sentiment de bien-être. Ces résultats doivent être présentés avec prudence : le pardon n’est pas un médicament universel, et aucune étude sérieuse ne permet d’affirmer qu’il serait obligatoire pour guérir.
Pour consulter les principales recherches, on peut se reporter aux bases scientifiques recensant les méta-analyses sur les interventions psychothérapeutiques du pardon et les travaux sur le lien entre pardon d’autrui et santé physique.
La méthode REACH
Everett Worthington a proposé une méthode en cinq mouvements, résumés par l’acronyme REACH :
- Recall : se rappeler la blessure sans la minimiser.
- Empathize : tenter de comprendre l’humanité de l’auteur, sans excuser l’acte.
- Altruistic gift : envisager le pardon comme un don libre.
- Commit : prendre intérieurement l’engagement de pardonner.
- Hold : maintenir cet engagement lorsque la colère revient.
La deuxième étape est souvent mal comprise. Éprouver de l’empathie ne signifie pas approuver. Comprendre qu’une personne a été façonnée par la peur, la honte ou la violence n’annule pas sa responsabilité. Cela évite seulement de la réduire à une figure monstrueuse, ce qui peut parfois diminuer son emprise psychique.
Le modèle d’Enright
Robert Enright décrit un processus plus long : reconnaître la blessure, examiner les effets de la colère, décider d’envisager le pardon, travailler à une compréhension plus large, puis trouver un sens nouveau à ce qui a été vécu. Son ouvrage Forgiveness Is a Choice demeure l’une des références les plus accessibles pour découvrir cette approche.
À retenir
Les méthodes psychologiques ne demandent pas de déclarer immédiatement « je pardonne ». Elles commencent par reconnaître la souffrance, les conséquences de l’offense et les protections que la rancune a pu construire.
5. Le pardon dans les traditions spirituelles
Christianisme : grâce, conversion et réconciliation
Dans le christianisme, le pardon est au cœur de la relation entre Dieu et l’être humain. Le pardon reçu ouvre la possibilité de pardonner à son tour. Les récits du fils prodigue, de la femme adultère, du serviteur impitoyable ou encore la parole du Notre Père donnent au pardon une dimension à la fois verticale et fraternelle.
Mais le pardon chrétien ne se réduit pas à une formule. La tradition catholique associe contrition, confession, réparation et réconciliation. Le Catéchisme de l’Église catholique présente ainsi le pardon comme un chemin engageant la vérité sur la faute.
Judaïsme : revenir, reconnaître, réparer
La teshuvah, souvent traduite par repentir, signifie littéralement le retour. Elle implique de reconnaître la faute, de la nommer, de réparer autant que possible, de demander pardon et de ne pas répéter l’acte lorsque la situation se présente à nouveau.
Cette approche place une responsabilité forte sur l’offenseur. Le pardon n’est pas une nappe blanche posée sur les dégâts : il suppose que celui qui a cassé se présente avec autre chose qu’un bouquet et un haussement d’épaules. Une présentation claire de cette tradition est proposée par My Jewish Learning.
Islam : miséricorde, retour et réparation
Dans l’islam, le pardon est lié à la miséricorde divine et à la tawbah, le retour sincère vers Dieu. Le repentir comprend le regret, la demande de pardon, la décision de ne pas recommencer et, lorsque d’autres personnes ont été lésées, la restitution ou la réparation.
Le pardon entre les êtres est valorisé, mais il ne supprime ni la justice ni la protection contre la violence. Cette articulation entre miséricorde et responsabilité est essentielle. Une synthèse accessible est proposée par le Yaqeen Institute.
Bouddhisme : ne pas laisser la haine produire une seconde souffrance
Dans le bouddhisme, le pardon ne possède pas exactement le même statut théologique que dans les religions monothéistes. L’accent est davantage placé sur la compassion, la non-haine, la compréhension des causes de la souffrance et la libération de l’attachement.
Il ne s’agit pas de déclarer l’autre innocent, mais de ne pas laisser la haine devenir une nouvelle chaîne. Les enseignements de Thich Nhat Hanh sur la colère, la compassion et l’inter-être peuvent éclairer ce chemin. Ils rejoignent les pratiques de méditation présentées sur Spiritualités Magazine : observer l’émotion sans la nourrir ni la nier.
6. Les philosophes face à l’impardonnable
Vladimir Jankélévitch : le pardon comme acte presque impossible
Dans Le Pardon, Vladimir Jankélévitch distingue le pardon véritable des arrangements intéressés. Un pardon accordé parce que le temps a émoussé la blessure, parce que l’auteur a réparé ou parce que la faute est devenue compréhensible est-il encore un pardon absolu ?
Le philosophe affronte ensuite la question des crimes nazis dans L’Imprescriptible. Comment pardonner lorsque les victimes sont mortes, lorsque le repentir manque, lorsque personne n’a le droit de parler à leur place ?
Jacques Derrida : pardonner seulement l’impardonnable
Jacques Derrida pousse le paradoxe plus loin : le pardon pur ne devrait pardonner que l’impardonnable. Pardonner ce qui est devenu excusable ou réparé relèverait plutôt d’un échange moral. Mais si l’impardonnable est réellement impardonnable, comment le pardon pourrait-il avoir lieu ?
Le pardon apparaît alors comme un événement impossible, qui ne peut être programmé, exigé ou administré.
Paul Ricœur : délier la personne de son acte
Dans La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paul Ricœur explore le « pardon difficile ». Il ne s’agit ni d’effacer la dette ni d’abolir la mémoire, mais de refuser que la personne soit éternellement réduite à l’acte qu’elle a commis.
Tu as commis cet acte, mais tu n’es peut-être pas condamné à être éternellement cet acte.
Hannah Arendt : répondre à l’irréversibilité
Pour Hannah Arendt, nos actions sont irréversibles : une fois accomplies, elles entrent dans le monde et produisent des conséquences que nous ne contrôlons plus. Le pardon répond à cette irréversibilité. La promesse, elle, répond à l’imprévisibilité de l’avenir.
Nous pardonnons pour ne pas rester prisonniers à jamais de ce qui a été fait. Nous promettons pour rendre possible un avenir commun.
La philosophie ne nous donne pas une recette du pardon. Elle nous empêche surtout de l’utiliser comme une formule facile. Le pardon commence peut-être là où nos certitudes morales cessent d’être confortables.
7. Pardon, justice et réconciliation
L’expérience sud-africaine de la Commission Vérité et Réconciliation reste incontournable. Sous la présidence de Desmond Tutu, la commission a tenté d’éviter deux écueils : l’amnésie organisée et la vengeance sans fin.
Le pardon collectif ne pouvait pas précéder la vérité. Les violences de l’apartheid devaient être racontées, reconnues et entendues. Le travail de mémoire devenait une condition de l’avenir.
Dans Il n’y a pas d’avenir sans pardon, Desmond Tutu défend l’idée qu’une société ne se reconstruit pas en niant les crimes, mais qu’elle ne peut pas davantage vivre dans un cycle infini de représailles.
Avec Mpho Tutu, il proposera plus tard dans Le Livre du pardon un chemin en quatre mouvements :
- raconter l’histoire ;
- nommer la blessure ;
- accorder le pardon ;
- renouveler ou libérer la relation.
Le dernier point est décisif. Après le pardon, la relation peut être reconstruite. Elle peut aussi être abandonnée. Le pardon ne commande pas toujours de rester.
8. Se pardonner à soi-même
Le pardon de soi est parfois plus difficile que le pardon accordé à autrui. Nous connaissons nos intentions, nos lâchetés, nos contradictions et les excuses que nous nous sommes racontées. Nous pouvons devenir notre propre tribunal permanent, avec audience vingt-quatre heures sur vingt-quatre et aucun jour férié.
Se pardonner ne consiste pourtant pas à se déclarer innocent. Le vrai pardon de soi tient ensemble la responsabilité, le regret, la réparation et la possibilité de continuer à vivre.
Le pardon de soi
« J’ai commis un acte mauvais. Je le reconnais, je cherche à réparer et je refuse de me réduire éternellement à cet acte. »
L’auto-absolution
« Tout le monde fait des erreurs. Je n’y peux plus rien. Passons à autre chose. »
La différence tient à la transformation. Le pardon de soi ne sert pas à éviter la responsabilité ; il peut en être l’aboutissement.
Spiritualités Magazine a déjà consacré un article approfondi à cette question : Le pardon à soi. Il peut être prolongé par le livre vivant consacré à la réconciliation avec soi-même.
9. Pardonner à un absent ou à un mort
Certaines conversations ne pourront jamais avoir lieu. Un parent est mort avant d’avoir reconnu ses erreurs. Une relation s’est interrompue. L’auteur de l’offense a disparu, nie les faits ou demeure inaccessible.
Le pardon devient alors un travail intérieur avec la mémoire et l’absence. Il ne s’agit pas de fabriquer une réponse imaginaire de l’autre, mais de donner une forme à ce qui n’a pas pu être dit.
Quelques pratiques possibles
- écrire une lettre qui ne sera pas envoyée ;
- raconter l’histoire à un tiers de confiance ;
- nommer ce qui ne pourra jamais être réparé ;
- accomplir un geste symbolique ;
- rendre intérieurement à l’autre ce qui lui appartient ;
- conserver ce qui, malgré tout, mérite de l’être.
Les gestes symboliques ne modifient pas les faits. Ils peuvent toutefois aider la psyché à marquer un passage. Cette dimension est développée dans l’article Les rituels et l’imaginal, au sens de Jung.
10. Un chemin possible vers le pardon
Il n’existe pas de protocole valable pour toutes les blessures. Le parcours suivant n’est donc pas une obligation, mais une proposition.
- Nommer les faits. Que s’est-il réellement passé ?
- Reconnaître la blessure. Qu’est-ce qui a été atteint : la confiance, la dignité, la sécurité, l’amour ?
- Accueillir les émotions. Colère, honte, peur, tristesse, désir de vengeance.
- Poser les limites nécessaires. Pardonner ne signifie pas rester exposé.
- Distinguer justice et vengeance. Qu’est-ce qui protégerait, réparerait ou établirait la vérité ?
- Comprendre sans excuser. Quelle histoire humaine a pu conduire à cet acte ?
- Choisir ce que l’on veut libérer. La relation, l’attente d’excuses, la rumination, ou peut-être rien pour l’instant.
Exercice : la lettre en trois temps
Premier temps : les faits.
Écrivez ce qui s’est passé sans expliquer, minimiser ni interpréter.
Deuxième temps : la blessure.
Écrivez ce que cet acte a changé en vous, dans vos relations et dans votre manière de voir le monde.
Troisième temps : la liberté recherchée.
N’écrivez pas obligatoirement « je te pardonne ». Écrivez plutôt ce que vous ne voulez plus laisser
à cette personne : votre sommeil, votre joie, vos décisions, votre avenir.
Et si je ne peux pas pardonner ?
Il existe peut-être des blessures que nous ne pouvons pas pardonner. Il existe aussi des moments où le pardon serait une parole prématurée, presque mensongère. Reconnaître cette impossibilité peut être plus honnête que de prononcer une formule vide.
La libération intérieure ne prend pas toujours le nom de pardon. Elle peut passer par la distance, le deuil, la justice, la création, la parole, la reconstruction ou la décision de ne plus consacrer toute son énergie à l’offense.
Pardonner n’est pas dire que le passé n’a pas eu lieu. C’est refuser, lorsque nous le pouvons, qu’il soit le seul auteur de notre avenir.
Pour aller plus loin
À lire
- Vladimir Jankélévitch, Le Pardon.
- Vladimir Jankélévitch, L’Imprescriptible.
- Jacques Derrida, Pardonner : l’impardonnable et l’imprescriptible.
- Paul Ricœur, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli.
- Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne.
- Desmond Tutu, Il n’y a pas d’avenir sans pardon.
- Desmond Tutu et Mpho Tutu, Le Livre du pardon.
- Robert D. Enright, Forgiveness Is a Choice.
- Everett L. Worthington, Five Steps to Forgiveness.
- Thich Nhat Hanh, La colère.
À explorer sur Spiritualités Magazine
Le Carnet de Spiritualités Magazine
Ce grand dossier sera prolongé par un Carnet pratique et méditatif consacré au pardon : exercices, questions, citations et cheminement personnel en huit pages.
Explorer Spiritualités MagazineNote éditoriale : ce dossier propose une réflexion générale. En cas de violence, d’emprise ou de traumatisme, le pardon ne remplace ni la protection, ni l’accompagnement psychologique, ni les démarches judiciaires nécessaires.

Expériences de Mort Imminente : La Conscience s’éteint-elle vraiment ?
Proliférations



















